Epreuve de l’étranger entre tension mélancolique et tension politique

Intervention à l'Atelier Enfance aux XIXèmes Rencontres de la Criée 2025 - "Figures de l'Étranger" 16 mai 2025

Epreuve de l’étranger entre tension mélancolique et tension politique.

Notre CMPP est dans le 18ème arrondissement et nous avons l’habitude de côtoyer de l’étranger, une habitude qui engendre une forme de familiarité, une tension entre le connu et l’inconnu : l’étrange de l’autre est notre quotidien. Pour autant, l’étranger se rappelle à nous, au-delà des multiples provenances des personnes accueillies, par une présence qui s’amplifie : celle de l’extrême précarité et des effets excluants de l’exil contemporain. Une présence qui se traduit par des problématiques de logement, de papiers, d’errance d’un lieu à un autre dans un monde d’accueil qui ne se laisse pas aborder, qui résiste à l’accueil. L’étranger d’être politique, de nouveau, reprends sa place, qui est de fragiliser l’identité entendue comme la permanence de l’être malgré les tensions qui le traverse.

L’étranger est insécurisant. C’’est ce que rappelle Radmila Zygouris qui remarque que l’étranger, dans les textes freudiens, « est toujours connoté d’angoisse, de peur, du désagréable, d’inouï voire de l’horreur » 1 Bref, il sème le trouble. La rencontre avec l’étranger dérange, ébranle de confronter à un « hors lieu ».

L’étranger convoque aussi le politique au sens où celui-ci est du registre du Autre. Confronté à des systèmes symboliques hétérogènes, nous voilà inquiétés : la présence même de l’étranger menace la rassurante hétéronomie qui fabrique du semblable dans laquelle nous sommes tous pris, et qui ne supporte que difficilement d’autre nomos2. L’étranger c’est une expérience de la contingence qui fait rupture dans le savoir, dans la certitude identificatoire.

Du point de vue des cliniciens, l’étranger peut se présenter comme étant hors soi, étrange, inconnu, mettant à mal le champ des savoirs et certitudes.

La tentation de vouloir saisir l’étranger à l’image de soi existe, qui viendrait le réduire à du connu. C’est par ailleurs un risque au regard de notre position dans le champ social : interlocuteurs privilégiés de l’école et portés par le signifiant « pédagogique », nous pourrions avoir la tentation de n’accueillir que pour modéliser, conformer selon les normes qui sont les nôtres pour que l’étranger devienne absolument familier, réponde aux attendus d’un Autre nécessairement normatif. Les signifiants « médico » et « psychologique » ne sont pas exempts d’un rapport parfois étroit à la norme.

Une autre tentation pourrait être de ramener l’étranger à sa différence culturelle, de le poser comme étranger à soi et de ne vouloir le saisir qu’à partir de son appartenance autre.

Rappelons que, pour Antoine Berman3, l’épreuve de l’étranger apparaît dans l’opération de transition d’une langue à une autre, qui confronte toute culture à la nécessité d’un décentrement, à l’expérience d’une altération qui heurte l’ethnocentrisme narcissique qui fonde le sentiment d’identité sur l’identique. Cette épreuve, est potentialisante en ce sens qu'il y a nécessité d'une rencontre de l'étranger pour pouvoir se repérer et se révéler à soi-même. Il invoque une éthique de la traduction qui est engagement dans un espace spécifique où se produit un travail de pensée, mouvement entre la langue de l'autre et la sienne, espace de dialogue qui est effort de compréhension et interprétation. Traduire c’est, pour Berman, rencontrer l’autre et s’inscrire dans un espace dialogique et de métissage.

Comment dans nos lieux soutenir l’épreuve de l’étranger ? Comment « sourire à l’étranger » selon les termes de Radmila Zygouris qui remarque que le petit d’homme s’il va bien, sourit à l’étranger bien avant le stade du miroir ? « Il sourit à la figure humaine ». Ceci jusque l’angoisse de l’étranger. C’est à dire que tant qu’il est pris dans la figure du double, qu’il se reconnaît dans le visage maternel, l’autre, l’étranger, n’est pas dangereux. C’est avec la constitution du moi, son identification à l’image du miroir qu’arrive « l’angoisse de se perdre ».

L’angoisse de se perdre...

Je me suis surprise à être ailleurs, absente à Mme P., mère de Némo, et à son discours qui, après une narration désaffectée des violences vécues enfants, viols vécus adolescente, des pertes et trahisons supportées lors d’un exil pourtant porté par l’espoir, avait la tonalité de l’absence de conflictualité. Je n’y étais pas, et j’ai pensé que c’était pour ne pas m’y perdre dans cette plainte répétitive où l’actuel ne se temporalise qu’à partir du passé.

Dans cette tension mélancolique dans son discours, ce qui apparaît c’est qu’au-delà de l’objet perdu est le risque de se perdre elle-même: la perte concerne l’intime de l’être. Contrairement au deuil, qui permet de se soutenir d’autres investissements, désinvestir l’objet perdu (ou des objets perdus) reviendrait pour Mme P. à se désinvestir elle- même.

Le clivage entre le moi critique et le moi identifié à l’objet abandonné-abandonnant est présent : elle se reproche son absence auprès de sa mère (décédée mais qu’elle pense avoir abandonnée) et de ses aînés. Elle se lamente de ne pouvoir faire plus pour son enfant tout en assénant régulièrement : « il suffirait qu’il travaille, je le lui dis tout le temps ». Voilà Némo quasiment sommé de réussir... Mais quoi ? Pourrait-ce être l’exil de sa mère qui n’arrive pas à s’ancrer dans le présent, dans ce nouveau monde qu’elle est venue chercher et qui, par déplacement, engage son fils à le faire pour elle ?

Je note qu’il y a des trous dans le récit, en particulier la question de l’identité et la place du père de son fils, père déclaré mort dans l’espace de mon bureau mais dont je retrouve le numéro de téléphone dans le dossier administratif.

Angoisse de se perdre et difficulté à être là, c’est de fait ce que mettra en jeu son fils, Némo, 8 ans qui vient donc au CMPP à cause d’une propension à ne pas pouvoir rester assis trop longtemps, pour un besoin de déambulation qui « dérange la classe » mais aussi parce que parfois, dit Mme « il est insolent, il me provoque ». L’école lui renvoie l’image d’un enfant agité, qui ne correspond pas aux attendus qui sont, pour Mme « être sage et travailler » c’est-à-dire de se conformer aux attendus de ce monde nouveau, de ne pas faire étrangeté, ne pas y être étranger.

Némo bouge et paraît dans l’impossibilité, lui aussi, de s’ancrer là, de s’arrimer. Son symptôme est l’agitation mais il ne joue pas. Il est sérieux, à l’image de ce que souhaite sa mère : il travaille mais s’agite.

Et moi, pour travailler avec cet enfant, entendre ce qui se passe pour lui et lui permettre un ancrage, je me dis qu’il faut aussi travailler avec sa mère, entendre autrement sa demande.

Car à l’histoire d’exil de Mme P. se superpose celle de l’errance mélancolique, celle qui n’amène nulle part. Son histoire c’est un certain rapport à l'absence qui ne se laisse pas métaboliser4. Ce qui est perdu se situe du côté du Autre, du lien qui s’est endommagé au fur et à mesure que les violences physiques et symboliques se sont inscrites, sur son corps, dans son être. Il y a eu, comme le dit Lacan « une rencontre avec l’immonde du monde ». 5 Elle a laissé ses grands enfants en sécurité, et est partie car elle ne l’était pas.

L'expérience d'exil la laissera sans amarre et avec un vécu qui ne se laisse pas traduire, faute de référent du côté du symbolique qui installe une permanence, en proposant une aide à la traduction.

Comme le rappelle Ferenczi, ce qui fait trauma est le désaveu, et, comme le reprends Kaes, l’absence de répondant, celui-ci étant, dit-il « un sujet ou un ensemble de sujets qui reçoit, accueille et soutient nos questions sur ce que nous sommes et devenons »6. L’errance de Mme P. est expérience du non-lieu, d’absence de répondant, du délitement de la subjectivité de ne pas trouver à se poser, à être accueillie, à être entendue. Comme tant d’autre elle racontera, une fois arrivée en France, ces déplacements d’un lieu d’accueil à un autre lieu d’accueil, l’incertitude qui ronge, l’angoisse des papiers, l’impossibilité de se poser. Son point d’accroche, d’ancrage à une temporalité tournée vers le devenir est son fils, qu’elle ne veut pas « encombrer de ses histoires » à elle pour « qu’il devienne quelqu’un dans le monde ».

Pour elle, comme pour d’autres parents, c’est d’être prise entre deux lieux à la fois idéaux, inaccessibles mais dont la perte est impossible que se joue l’errance et l’impossibilité d’investir l’actuel sur le mode du synchronisme vécu, cette inscription de soi dans un monde en devenir. Le lieu d’où elle vient, si décevant et dangereux qu’elle a dû fuir, et le lieu rêvé vers lequel elle est parti qui s’avère, lui aussi, décevant, in-accueillant, si insécure.

L’histoire de son enfant, Némo, qui est né en France peu de temps après l’arrivée de Madame, est aussi celle d’un exil hors lieu et hors temps, avec une absence qui ne se laisse pas métaboliser : celle de son histoire, inconnue, hors ancrage, avec un père dont l’absence relève d’un interdit de dire ou de penser. Pris en étau entre le désir maternel qu’« il devienne quelqu’un dans le monde » et l’errance psychique soutenu par l’impensé, il s’agite entre hyper-adaptation à l’école (il a de bons résultats) et ennui, entravé par une incapacité imaginaire qui l’empêche de jouer. Il est dans l’impossibilité de se laisser aller à un mouvement créateur qui lui permettrai d’élaborer l’angoisse faute de ne pouvoir supporter l’inconnu qui pourrait surgir du jeu. Il fait face à une épreuve de l’étranger, de l’étrangeté trop dangereuse.

Une mère, un enfant..et une thérapeute qui se demande comment , dans la pratique, soutenir une clinique de l’exil qui s’appuie sur l’épreuve de l’étranger en la maintenant comme épreuve, c’est à dire comme conflictualité vivante ?

La clinique de l’exil pourrait, en suivant Berman, être une clinique de la traduction qui permet de faire œuvre ensemble et de jouer des espaces et du temps. C’est ainsi que le dispositif thérapeutique sera engagé avec des entretiens avec cet enfant et avec sa mère séparément, et ensemble, dans l’attente d’un autre espace pour Némo. Trois espaces donc, une dimension dialogique au sens d’Edgar Morin (tel qu’il l’a repris de Bakhtine qui associe à ce concept la polyphonie) pour restaurer du jeu psychique, du lien qui se nourrit et maintient l’épreuve de l’étranger qui est traitement de la séparation mais qui est aussi ici traitement du trauma7.

Nous prendrons donc un peu le temps, avec Madame, d’évoquer son parcours, son histoire en s’appuyant sur le fantasme de réhumanisation qu’évoque Freyman, dans une posture de témoin, de passeur qui permet une « induction imaginaire »8.

Nous évoquerons les contes de son enfance, feront les liens avec les contes français, des ponts en repérant l’identique ou le commun, et le différent et l’incompréhensible qui fait énigme. Je lui demanderai de me raconter dans sa langue car l’épreuve de l’étranger dans l'exil, c'est aussi l'expérience de lalangue qui lâche. Lalangue, ce langage à la fois transmis et créé qui soutient le familier, qui affecte le corps d'une musicalité propre, qui l'anime, qui le constitue.9 La langue, c’est ce qui manque, parce qu’on lui a coupé, au renégat de Camus10, qui rend si bien compte de l’exil comme espace de dis-locution. Une langue qui ne l’habite plus, qui le fait exilé de l’humanité même (de ce qui fait lien symbolique et relationnel à des semblables), qui rend son esprit confus duquel surgit cependant un appel à l’autre.

Avec Mme P, nous passerons par des jeux de traductions et par le voyage comme métaphore de l’exil, un signifiant qui vient masquer l’horreur du réel, lui permettre de retrouver de la sécurité dans le langage. Le voyage permettra de tracer des itinéraires, de découvrir des lieux, de s’y arrêter un peu, de se dégager d’une forme d’oscillation entre deux mondes sans amarres possibles.

Elle évoquera les scènes de son enfance, des soirées à être assise au pieds de sa mère qui pleure, l’arrachement à son foyer après son décès puis l’horreur de la guerre, la fuite, l’arrivée. Elle dépose tout ça là comme ça, sans possibilité de s’y attarder., le tableau est gris et l’affect ténu. Nous pouvons dire, avec Nathalie Zaltzman, qu’elle s'est sentie "tomber (...) exclue de la réalité de ses semblables (…) désigné étrange étranger ennemi » "11.

De tout cela, elle n’en a rien dit à son enfant. Il sait qu’il y a là-bas un frère et une sœur, une famille, ils n’y vont jamais. La difficulté à dire relève du trauma, et avec lui d’une forme insécurité langagière qui ne permet pas de dire le réel, ce désarrimage à l’Autre qui est sortie de scène et errance, perte du familier et émergence du non-lieu qui laisse seul(e), sans possibilité de se référer. Dans ces lieux de paroles, l’enjeu sera, peut-être, qu’elle puisse elle-même habiter son histoire, réhabiter ses mondes.

Cette expérience "hors du monde", d'être étrangère au monde pour les mères en errance font résonance avec les symptômes de ces enfants également hors lieux, agités, Il s'agit pour les uns et les l'autre de l'expérience de l'absence de répondant dans le système symbolique, un défaut d'ancrage qui fait la part belle au hors sens en laissant le sujet en prise avec l'impuissance et la toute-puissance de la déliaison en soi (débordement des affects et effraction des pares excitations).  Or ce répondant déjà évoqué est aussi celui qui permet, contenant, la transformation des éléments projectifs, soutient la capacité de rêverie par l'instauration d'une attention conjointe.

Avec Némo, en attendant un autre lieu pour lui, nous avons squigglé. Le premier squiggle est une figure étrange que Némo appellera d’abord monstre en feu. Voici l’histoire qu’il en fait ensuite : « C’est un cyclope qui brûle. Il habite un village, les habitants sont partis, ils ont fait une énorme ligne avec des brindilles et des bombes. Ils ont fait du feu pour que tout brûle dans le village.

Chaque année, le cyclope venait tout casser, tout détruire et voler des fruits. Il brûle et les habitants vont construire un énorme bateau pour aller à Lutèce. Là-bas il y a de la richesse, on peut cultiver, il y a des fruits. «

Rappelons que dans la mythologie grecques, au pays des cyclope, lieu sans justice, l’étranger est dévoré. C’est de s’être invisibilisé en se nommant « personne », en invisibilisant ce qu’il est donc, son identité au lieu de l’Autre mais aussi sa singularité, qu’Ulysse s’en sort.

Le squiggle de Némo et ses associations viennent dire à quel point pour lui, la réponse de l'environnement primaire à ses attaques, à l'expression de ses pulsions d'emprises qui participent d'un accordage affectif sont des réponses de destruction ou de fuite vers un ailleurs, une errance. Non que Mme soit absente ou terrifiante, - loin de là. Nous avions d’ailleurs remarqué dès la première rencontre une complicité forte entre la mère et l’enfant, celui-ci étant très attentif aux manifestations de sa mère, ne s’autorisant pas une parole propre. Mais cet objet primaire, porteur de deuil non fait, ne peut être attaqué car il ne peut s’engager et engager Némo dans une capacité de rêverie. Némo se retrouve non assuré de la permanence, de la survivance de l’objet face à ses agressions fantasmatiques, et voilà l’objet qui se transforme en « être vengeur » (Mélanie Klein). Dès lors, ses positions oscillent entre protection, sauvegarde de cet objet posé comme idéal qu’il faut satisfaire et surtout ne pas abîmer, et excorporation qui est mouvement de révolte contre l’objet, contre l’annexion du moi à celui-ci, mouvement qui relève d’un travail de mélancolie qui vise à instaurer des limites par l’expulsion de l’objet. 12

C’est une séparation impossible avec mélancolisation du lien dans un entre deux conflictuel, une errance.

A l’école, Némo aime la poésie me dit-il. Je lui cite Baudelaire13-

Loin du noir océan de l’immonde cité

Vers un autre océan ou la splendeur éclate

Et ensemble, nous nous engageons dans une explication de texte, qu’il reprendra en séance ensuite, avec sa mère. Nous nous demanderons alors comment cela pourrait se traduire en langue maternelle.

Ce qui donne au début : Mosika na Ocean Noire…

Parler d’un Autre à l’Autre permet au moins de se dégager de l’insécurité langagière propres aux situations d’exil, qui est insécurité face à une prise de parole avec la langue de l’Autre , de faire lien entre les mondes, de tisser des ponts, de jouer de l’étranger et du familier dans un lieu commun fait de pluriel.

La traduction, c'est aussi ouvrir la possibilité d'une capacité de rêverie entre l'enfant et le thérapeute, et entre l’enfant et la mère qui s'appuie sur la prédisposition de l’enfant à traiter l’équivocité sémantique, c’est-à-dire l’écart entre le registre de l’étrangeté, l’inconnu et le registre commun, ou connu. C'est également permettre à l'enfant d'entendre sa propre souffrance, et d'être assurée qu'elle est audible à l'autre : d'articuler l'étranger et le familier, de l'assurer d'un lieu d'accueil qui pourra traiter ses demandes, un répondant.

Avec Némo nous irons d’un lieu à un autre, d’une rive à l’autre en mettant et en levant l’ancre. Dans ses pérégrinations, le village fuit par ses habitants pourra se transformer de nouveau en lieu rêvé avec un possible retour. Le monstre cyclope pourrait être partit tout seul, ou partir grâce à un groupe d'habitants qui pourraient lui faire peur, voire le tuer. Lui-même pourrait être un héros et il construira nombre de bateaux.

Il y aura du jeu aussi dans les identifications : le cyclope était en fait un pauvre petit monstre dont la mère s'était noyée en mer… ce que je traduirais « qui risque de perdre sa mère »  Un jeu identificatoire qui lui permettra de découvrir d’autres contrées inconnues internes, l’étranger : le monstre qui brule, le cyclope en lui ou personnifiant sa mère, son agressivité et ses propres ambivalences face au désir maternel et à son désir de grandir. Une élaboration qui lui permettra de s’engager sur la voie d’une position dépressive, de faire des aller retours entre sa mère Anémone et le monde qui s’offre à lui et tel le poisson clown du dessin animé, de sourire à l’étranger en dehors d’une relation en double.

Et de questionner aussi la question de ce père : un peu mort pour sa mère dans le cadre d’une relation dont l’enjeu était sa protection pendant « la traversée », mais qui n’a pas su perdurer, un père qui n’a pas su rester. Ces questionnements lui permettront cependant d’avoir des représentations qui font tiers, qui construisent un autre monde possible.

Car le risque dans l’identification mélancolique est que l’objet, en risque d’être perdu, s’installe en totalité et ne laisse pas la place aux autres mouvement identificatoires. L’ombre d’Un monde est incorporé en réponse à la perte de référent qui fait trauma, qui laisse le sujet étranger au reste du monde et à lui-même de ne pouvoir engager sa subjectivité dans une dialectique identificatoire par traits, c’est-à-dire plurielle et créatrice. La tension mélancolique serait ce mode défensif, cet empêchement à rencontrer l’étranger tel qu’il se présente, et à se laisser altérer par le nouveau.

Les identifications plurielles permettent une forme de liberté dans un travail psychique de subjectivation qui est travail de transformation et de création. C'est en ce sens que la subjectivation est politique, de permettre ou non, que s’articulent singularité du sujet et l’autre social, d’ouvrir à des possibles qui transforment le monde et le sujet.

Avec l'expérience réelle de l'exil et son lot de situation traumatiques, il ne m'est pas rare donc de repérer dans mes rencontres cliniques des réémergences de cette tension avec idéalisation d’un ou des objet(s) perdu (s), qui vise à sauvegarder le narcissisme des effets du trauma et de la perte, chez les parents, et chez les enfants.

Mais ce mouvement psychique qui vise la sauvegarde du sujet est aussi favorisé par des postures politiques du pays dit « d’accueil ». C'est de ne pouvoir s'arrimer que le sujet navigue, en errance, entre deux mondes : il est chez lui nulle part des lors que l'hospitalité ne lui est pas offerte, dès lors qu'il n'a pas de place propre, que personne ne le désigne autrement que comme étranger, qu'il est assigné à cette place. Cette posture politique de l’accueillant qui est celle du repli identitaire semble être aussi une tension mélancolique, un repli sur le familier, un retour au même, une défense narcissique, une fermeture à l’hybridation et au possible. Ainsi, les effets excluants de l’exil contemporain relèvent surtout de l’inhospitalité d’un monde qui, en tension mélancolique, s’avère incapable de faire l’épreuve de l’étranger, de se laisser altérer. Face à cette tentation identitaire, nous pouvons peut-être proposer une fonction d’accueil qui soit infra politique.

C'est de la responsabilité de notre institution que de créer des espaces de subjectivation, des lieux qui permettent travail de liaison, et de différentiation, l’articulation entre le familier et l'étranger pour un traitement singulier.  C'est en ce sens que nos lieux sont analytiques, et politiques, dans l’articulation du sujet et du collectif. Faire place, c'est non seulement inscrire le sujet dit « étranger » ou « en exil » dans notre monde avec sa dimension symbolique et culturelle, c'est à dire lui offrir un répondant dans notre système symbolique, mais également lui laisser place comme sujet singulier, étranger : savoir se laisser altérer par l’expérience de l’autre. Il s’agit d’offrir des espaces pluriels qui peuvent être communs (groupes, consultation avec la famille, espace parent-enfant, ateliers parents, sorties culturelles, accueil pères-enfants14) et individuels (sans oublier l’espace d’accueil du secrétariat), qui sont autant d’espaces de subjectivation, en lien. Il s’agit donc de faire institution, un lieu en lien qui permet d’actualiser et d’accueillir dans le transfert l’actualisation du rapport au Autre.

Les espaces, les lieux crées au CMPP participent de cela en tant qu'ils s'appuient sur ce que Guillaume Le Blanc15 appelle l'hospitalité ordinaire. Elle passe par un refus de l'assignation et de la condition d'étranger, sauf à ce qu'elle soit une condition partagée.  Étranger moi-même, je me révèle dans ma complexité par la rencontre avec l'étranger autre.

Ainsi au cœur de notre 18 -ème arrondissement, faire place à l’étranger, au sujet, ce pourrait être inventer une clinique qui offre un lieu d’ancrage, une écoute de ce qui s’énonce pour un sujet de l’expérience du hors lieu en lui permettant de d’articuler l’expérience présente à son passé et à la présence de ce passé en lui, sans qu’il ait à y renoncer. Il s’agit de convoquer et de restaurer le lieu du sujet dans son rapport à un ou plusieurs Autres16, de garantir la circulation entre les espaces internes et externes qui fondent la subjectivité et l’expérience de soi par l’expérience de l’étranger.

1http://www.radmila-zygouris.com/wp-content/uploads/2016/07/1-lamouretranger.pdf

2 Au sens de ce qui est établi en partage, les us et coutumes d’une communauté

3 Berman, A. L'Épreuve de l'étranger. Culture et traduction dans l'Allemagne romantique Première parution en 1984. Collection Tel (no252). Gallimard

4 Au sens de Piera Aulagnier : rendre figurable, représentable l’expérience.

5LACAN, J., La troisième, Rome novembre 1974, Lettres de l’Ecole Freudienne de Paris n° 16, p. 11.)

6 Kaës, R. (2015). Le malêtre dans la culture de notre temps. Une approche psychanalytique groupale. Dans R. Kaës, P. Hery, D. Hirsch, P. Robert, G. Gaillard et F. Giust-Desprairies, Crises et traumas à l’épreuve du temps, le travail psychique dans les groupes, les couples et les institutions p. 17-. Paris : Dunod.

7 Celui-ci produit, dit Jean Richard Freyman un "enkystement subjectif, une sidération face à la déshumanisation de l’évènement » (…), qui met « en défaut les mécanismes de subjectivation «de ne pouvoir se soutenir d'un travail de liaison aux représentations. »

8 Freyman Jean Richard (2011) Déshumanisation et fantasme de réhumanisation » In Clinique de la déshumanisation. p. 15

9 Voir à ce propos Dominique Simonney. Lalangue en question.in Ce que l’on doit à lalangue*. Essaim* 2012/2 n° 29 Ed. Erès p. 7 à 16.

10 Camus, A. Le rénégat dans L’exil et le royaume. Folio 2020 p. 37 à 58

11 Zaltzman N. De la Guérion psychanalytique. P. 184 à 206. PUF 1998

12 Ruiz L. Le travail de mélancolie chez l’enfant. In Cliniques méditerranéennes, 89-2014. P. 177 à 191

13 Baudelaire Charles. Moesta et errabunda. In les Fleurs du mal

14 Ces derniers dispositifs permettent aux parents, par différentes médiations, de rencontrer l’enfant en eux, de rencontrer autrement leur enfant mais aussi les professionnels et l’institution, et d’élaborer une demande singulière.

15 Le Blanc Guillaume. Dedans, Dehors, la condition d’étranger. Le seuil 2010

16 Au sens où le Grand Autre est le lieu des signifiants, un système symbolique qui préexiste à l’individu. Qui offre des repères symboliques et imaginaires qui sont autant de points d’accroche à la subjectivation, ce à partir de quoi le discours se constitue.